Août, le mois de toutes les Mémoires
Entre indépendance, rupture politique annoncée et devoir de vérité, le mois d’août invite le Gabon à regarder toute son histoire, sans rien oublier et sans exclure personne.
Août n’est pas un mois comme les autres dans l’histoire du Gabon. À lui seul, il rassemble des événements qui racontent notre destin collectif. Il est le mois de notre indépendance, le mois d’un changement de régime qui a bouleversé la vie politique nationale, mais aussi le mois d’une tragédie dont les blessures demeurent ouvertes.
Ces dates ne s’opposent pas. Elles se complètent. Elles racontent, chacune à leur manière, ce que nous avons été, ce que nous sommes devenus et ce que nous voulons transmettre aux générations qui nous succéderont.
17 août 1960 — La naissance d’une Nation
Le 17 août 1960, le Gabon accédait à la souveraineté internationale et rejoignait officiellement le concert des nations indépendantes. Soixante-six ans plus tard, chacun demeure libre d’apprécier ce que cette indépendance est devenue au regard des réalités politiques, économiques, diplomatiques ou militaires. Le débat est légitime. Mais cette date demeure, pour tous les Gabonais, celle de notre naissance comme Nation souveraine. Elle appartient à notre patrimoine commun. Elle est un motif de fierté. Elle rappelle surtout qu’aucun peuple ne peut construire son avenir sans connaître son histoire.
30 août 2023 — La promesse d’une rupture
Cette date est venue ouvrir une autre page. En mettant fin à plus d’un demi-siècle de pouvoir de la famille Bongo, le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) a suscité un immense espoir dans une large partie de la population. Pour les uns, ce fut une libération. Pour d’autres, le début d’une nouvelle expérience dont il reste encore à mesurer la portée. Le CTRI a d’ailleurs fait du 30 août une fête nationale. Cette année, la célébration officielle se déroulera à Makokou.
Ce choix est parfaitement compréhensible. Tous les régimes célèbrent les événements qu’elles considèrent comme fondateurs. Mais une mémoire nationale ne peut être sélective. Car entre le 17 août et le 30 août, une autre date demeure. Une date qui continue d’interroger notre conscience collective. Une date que le silence n’a jamais réussi à effacer.
31 août 2016 — Le rendez-vous avec la vérité
Elle restera comme la journée la plus douloureuse de l’histoire politique contemporaine du Gabon. À la suite d’une élection présidentielle profondément contestée, le quartier général du candidat Jean Ping fut pris d’assaut par des éléments des forces de défense et de sécurité.
Des tirs en rafales, des blessés, des morts, des disparitions. Dix ans plus tard, des familles attendent encore que toute la lumière soit faite sur ces événements. Elles attendent des réponses. Elles attendent que leur souffrance soit reconnue. Elles attendent simplement que leur pays leur dise la vérité.
Une série de questions continue pourtant de hanter la mémoire de nombreux Gabonais. À quelques centaines de mètres seulement du quartier général de Jean Ping se trouvait une base militaire française, le camp De Gaulle. Une présence ancienne, permanente, justifiée par les accords de coopération entre la France et le Gabon.
Comment une armée professionnelle, installée à proximité d’événements d’une telle gravité, a-t-elle vécu ces heures ? Quelles étaient ses obligations au regard du droit international humanitaire ? Quelles consignes avaient été données ? Pourquoi un silence aussi total ? Poser ces questions n’a rien d’un procès contre la France. Il s’agit simplement d’une exigence de vérité.
Parce que nos deux pays sont liés par une histoire, par des accords militaires et par des responsabilités particulières, ces interrogations méritent d’être abordées avec sérénité, sans passion mais sans tabou. La responsabilité première demeure néanmoins celle de l’État gabonais : ce jour-là, en effet, ce sont des Gabonais qui se sont retrouvés face à d’autres Gabonais.Des Gabonais en uniforme. Des Gabonais sans armes. Il y a dans cette seule réalité quelque chose de profondément bouleversant. Comment une République en arrive-t-elle à une telle fracture ? Et comment peut-elle ensuite choisir le silence plutôt que la vérité ?
Le plus troublant n’est peut-être pas seulement ce qui s’est passé le 31 août 2016, mais ce qui s’est passé après. Ou, plus exactement, ce qui ne s’est pas passé. Ni commission d’enquête. Ni débat national. Ni travail de mémoire.
Le Dialogue national dit inclusif est passé à côté de cette question pourtant fondamentale. Puis la transition a pris fin. La Ve République est née. Et pourtant, le silence est resté le même. Comme si le changement de régime suffisait à refermer des blessures qui, elles, ne se sont jamais refermées.
Mais les blessures que l’on refuse de soigner ne disparaissent pas. Elles traversent les générations. Elles vivent dans les familles. Elles habitent les mémoires. Et elles finissent toujours par demander des comptes à l’Histoire.
Nous avons probablement manqué une première occasion de regarder le 31 août 2016 en face. Mais il n’est pas trop tard. Au contraire. Cette date peut encore devenir le point de départ d’une réflexion nationale sur toutes les violences post-électorales qui ont endeuillé le Gabon depuis le retour du multipartisme en 1990. Car le 31 août n’est pas une tragédie isolée.
Depuis plus de trente ans, chaque crise électorale a laissé derrière elle son cortège de morts, de blessés, de mutilés, de disparus et de familles brisées. Combien de Gabonais ont perdu la vie ? Combien d’autres vivent aujourd’hui avec un handicap physique ou psychologique ? Combien d’enfants ont grandi sans leur père ou sans leur mère parce que la politique du régime Bongo-PDG a toujours préféré la violence au dialogue ? Personne n’est aujourd’hui capable de répondre avec précision à ces questions. Et cela, en soi, est déjà un échec de la République.
Ces enfants existent pourtant. Ils vivent parmi nous. Certains ont réussi, malgré tout, à reconstruire leur existence. D’autres, en revanche, continuent de porter en silence le poids d’une histoire qu’ils n’ont jamais choisie. La République leur doit davantage que quelques paroles de compassion prononcées lors des cérémonies officielles. Elle leur doit une mémoire et une reconnaissance.
Elle devrait ouvrir un grand débat national sur la création d’un véritable statut de pupilles de la Nation, destiné aux enfants des victimes des violences politiques, mais aussi à ceux des militaires, des forces de défense et de sécurité ainsi que des agents publics morts dans l’accomplissement de leur devoir. Car, une fois les drapeaux repliés, les décorations remises à titre posthume et les discours terminés, les caméras s’éteignent. Les familles, elles, restent seules. Puis la vie reprend. Mais sans ceux qui ne reviendront jamais.
Cette démarche n’a rien d’une chasse aux sorcières. La justice n’est pas la vengeance. La vérité n’est pas la haine.
L’Afrique nous a montré qu’un autre chemin était possible. Le Rwanda est sorti d’un génocide d’une violence inimaginable. Un pays dévasté, des familles décimées, des communautés déchirées.
Pourtant, les Rwandais ont compris qu’aucune reconstruction durable ne pouvait se faire sur le déni. À travers plusieurs mécanismes, notamment les juridictions traditionnelles, ils ont choisi de faire émerger la vérité, de reconnaître les responsabilités, de permettre les aveux lorsqu’ils étaient possibles et d’ouvrir, progressivement, le chemin de la réconciliation.
Aujourd’hui, lorsque l’on évoque le Rwanda, viennent souvent à l’esprit son développement, son organisation, sa stabilité, sa propreté ou encore la qualité de ses infrastructures. Tout n’y est évidemment pas parfait. Mais une leçon demeure : un peuple ne se relève durablement qu’en ayant le courage d’affronter son passé.
Pourquoi le Gabon ne trouverait-il pas, lui aussi, son propre chemin vers la vérité, la réparation et la réconciliation ? Le silence n’a jamais réglé aucun problème. Il ne fait que transmettre les blessures aux générations suivantes.
Il est une autre vérité que nous n’osons presque jamais regarder en face. Dans cette tragédie, il n’y a pas seulement des victimes parmi les familles qui ont perdu un père, une mère, un fils ou une fille. Il y a aussi des blessures invisibles chez ceux qui, un jour, se sont retrouvés au cœur de ces événements.
Le Gabon est un petit pays. Nous nous connaissons presque tous. Ceux qui se faisaient face n’étaient pas des inconnus. Ils étaient parfois voisins, anciens camarades de classe, cousins, amis d’enfance ou simplement compatriotes.
La violence ne tue pas seulement des femmes et des hommes. Elle laisse aussi des cicatrices dans les consciences. Nul ne traverse une telle épreuve sans en garder une trace. Les années passent. Les régimes se succèdent. Mais certains souvenirs ne quittent jamais ceux qui les ont vécus.
C’est aussi pour eux que la vérité est nécessaire. Car la vérité ne libère pas seulement les familles des victimes. Elle libère aussi les consciences de ceux qui ont tenu les armes. Elle permet à une Nation de retrouver la paix avec elle-même.
C’est pourquoi la démarche que nous appelons de nos vœux n’est dirigée contre personne. Elle n’a pas pour objet d’humilier. Elle n’a pas pour vocation d’entretenir les rancœurs. Elle ne cherche pas la mort du pécheur. Elle cherche la guérison d’un peuple. Car il ne peut y avoir de pardon véritable sans reconnaissance des faits. Et il ne peut y avoir de réconciliation durable sans vérité.
Le 31 août 2016 n’a pas seulement blessé des familles. Il a blessé le Gabon lui-même. Voilà pourquoi il est d’ailleurs difficile de comprendre que le 30 août soit désormais célébré comme une fête nationale, tandis que le 31 août continue d’être enveloppé d’un silence absolu. Le 30 août sera, cette année encore, célébré à Makokou. Mais que restera-t-il du 31 août ? Pas une cérémonie de recueillement. Pas un débat national. Pas un geste envers les familles. Comme si une mémoire pouvait en effacer une autre. Or une Nation ne choisit pas les souvenirs qu’elle accepte de porter. Elle assume tout son héritage. Ses heures de gloire comme ses heures d’ombre. Ses victoires comme ses blessures.
En ce mois d’août, le Gabon ne célèbre pas seulement des dates. Il rencontre son histoire. Et l’Histoire, tôt ou tard, finit toujours par demander à un peuple ce qu’il a fait de sa mémoire.
Puissions-nous avoir, ce jour-là, le courage de répondre que nous avons choisi la vérité plutôt que l’oubli, la réconciliation plutôt que le ressentiment, l’espérance plutôt que le silence. C’est seulement ainsi que nos enfants hériteront d’une mémoire apaisée.
Et peut-être qu’alors, les morts reposeront un peu plus en paix, parce que les vivants auront enfin trouvé la volonté et le courage de se regarder à nouveau comme des frères.
Michel ONGOUNDOU LOUNDAH






