Georges Damas Aleka : avons-nous trahi les mots de La Concorde ?
Il y a quelques semaines, le Gabon inaugurait en grande pompe, sur le front de mer de Libreville, une esplanade dédiée à Georges Damas Aleka, auteur et compositeur de La Concorde.
L’hommage était mérité.
Mais derrière les discours, les officiels, les rubans et les images de circonstance, une question beaucoup plus dérangeante demeure : que faisons-nous encore des mots de l’homme que nous venons d’honorer ?
Car Georges Damas Aleka ne nous a pas seulement laissé une mélodie. Il nous a laissé une exigence.
Le premier couplet de La Concorde m’interpelle particulièrement : « Éblouissant et fier, le jour sublime monte, Pourchassant à jamais l’injustice et la honte. Qu’il monte, monte encore et calme nos alarmes, Qu’il prône la vertu et repousse les armes. »
Nous chantons ces paroles depuis soixante-six ans. Elles retentissent encore dans les cérémonies officielles, devant les institutions, les autorités et les enfants.
Mais à regarder le Gabon d’aujourd’hui, il faut bien finir par se demander si nous les entendons encore.
Quatre vers qui nous mettent face à nous-mêmes
Ces quelques lignes ne sont pas une simple décoration lyrique. Elles dessinent une ambition nationale voulue par les pères fondateurs de notre République : pourchasser l’injustice, refuser la honte, prôner la vertu, repousser les armes.
Tout un programme de République tient dans ces quatre injonctions.
En 1960, le Gabon accède à l’indépendance. Une nation doit se construire, des institutions doivent prendre corps et un peuple doit apprendre à partager un destin commun. L’hymne dit alors ce que cette République naissante veut devenir.
Soixante-six ans plus tard, alors que le pays prétend encore se reconstruire, refonder ses institutions et rétablir l’autorité de l’État, ces paroles devraient nous poursuivre davantage que les slogans.
Que reste-t-il, par exemple, de cette vertu que nous invoquons solennellement ?
Quand l’argent devient un certificat de respectabilité
Dans notre société, l’argent a progressivement cessé d’être seulement un moyen. Il est devenu une mesure de la réussite, de la considération et parfois même de la respectabilité. Peu importe alors comment une fortune s’est constituée. Le soupçon s’efface devant le train de vie. La réussite matérielle finit par procurer une forme d’absolution sociale.
Celui qui possède distribue, finance, dépanne, paie les scolarités, contribue aux cérémonies familiales et entretient les fidélités. Sa parole acquiert du poids.
À côté, l’homme intègre, compétent, exemplaire mais sans fortune peut devenir presque invisible.
Ce dérèglement dépasse largement la politique. Il s’observe dans l’administration, les affaires, les communautés et jusque dans nos familles. Nous savons parfois parfaitement comment tel personnage s’est enrichi. Cela ne nous empêche pas de lui réserver la meilleure place parce qu’il peut payer.
Le portefeuille devient une forme d’autorité.
La République n’échappe pas à cette contamination. La proximité avec le pouvoir remplace trop souvent le mérite, le réseau prend le pas sur la compétence et la fortune devient un raccourci vers la considération.
Avec la vertu disparaît alors une autre notion contenue dans notre hymne : la honte. Non pas l’humiliation, mais cette limite intérieure qui devrait empêcher certains comportements.
Lorsque des individus lourdement mis en cause peuvent continuer à parader, à donner des leçons et parfois même à être célébrés sans que leur environnement s’en émeuve, notre échelle de valeurs s’est profondément déplacée.
L’injustice a changé de costume
La Concorde annonce aussi un jour sublime « pourchassant à jamais l’injustice ». Or l’injustice ne se limite pas aux tribunaux. Elle existe lorsque deux citoyens placés dans la même situation ne bénéficient pas des mêmes droits parce que l’un possède des relations que l’autre n’a pas.
Elle existe lorsque l’accès à un emploi, à une responsabilité, à un marché, à une terre ou simplement à une opportunité dépend davantage du carnet d’adresses que du droit ou du mérite. Elle existe lorsque le faible doit respecter des règles que le puissant peut contourner, lorsque l’argent achète le silence, la complaisance ou la fidélité.
Et dans un pays où l’on parle désormais de restauration de l’État, de rupture, de justice et de refondation, cette contradiction devient encore plus difficile à supporter.
On ne refonde pas une République avec des mots anciens prononcés sur des pratiques anciennes.
Les armes ne sont pas toujours des fusils
Il reste cette autre phrase : « qu’il prône la vertu et repousse les armes ». Repousser les armes ne signifie évidemment pas priver l’État des moyens d’assurer la sécurité du territoire et des citoyens.
La formule porte une ambition plus large : empêcher que la force armée ne devienne un moyen de dévolution ou de conservation du pouvoir, ni un instrument ordinaire de règlement des désaccords politiques, sociaux ou personnels.
L’arme peut être un fusil. Mais elle peut aussi être l’intimidation, la menace, l’abus d’autorité, la puissance administrative, l’argent utilisé pour acheter les consciences ou la position sociale utilisée pour écraser celui qui n’a aucun moyen de se défendre.
Toutes les armes ne font pas de bruit. Toutes peuvent pourtant blesser une société.
Une République sûre de ses institutions n’a pas besoin de transformer celui qui critique en adversaire ou celui qui conteste en ennemi.
C’est aussi cela, repousser les armes.
Une esplanade ne suffit pas
L’esplanade Georges Damas Aleka est une belle reconnaissance.
Mais une République ne rend pas réellement hommage à ses fondateurs en donnant leur nom à des places tout en tournant le dos à ce qu’ils ont voulu inscrire dans son histoire.
Le véritable hommage serait plus exigeant : faire reculer l’injustice, réhabiliter la vertu, cesser de confondre richesse et mérite, autorité et brutalité, puissance et droit.
Nous avons inauguré une esplanade.
Très bien.
Mais tant que l’injustice prospérera, que la honte persistera, que l’argent achètera la respectabilité et que la force continuera de peser sur la vie publique, La Concorde restera moins un hymne accompli qu’un rappel à l’ordre.
Georges Damas Aleka a sa place sur le front de mer.
Ses mots, eux, attendent encore leur place dans la République.
Michel ONGOUNDOU LOUNDAH






