ONU : réformer ou refonder ? (Par Étienne Makoungou, Penseur Libre de Lowa)

28 septembre 20260
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Le discours de Pedro Sánchez devant l’Assemblée générale des Nations unies relance une question que la communauté internationale ne peut plus éluder : l’ONU est-elle encore capable de se réformer, ou son fonctionnement est-il devenu si obsolète qu’il faudrait envisager sa refondation ?

Le Premier ministre espagnol n’a pas seulement appelé à adapter l’organisation aux réalités du monde contemporain. Il a mis en cause les mécanismes qui, depuis des décennies, paralysent l’action collective : le droit de veto, la représentation inégale des régions du monde et l’impunité dont bénéficient parfois les États les plus puissants.

Son intervention survient alors que guerres, crises humanitaires et violations du droit international se multiplient, tandis que le Conseil de sécurité peine à dégager des réponses communes.

L’ONU demeure indispensable, mais son incapacité à agir dans certaines crises nourrit un doute croissant sur sa légitimité.

Gaza, révélateur des contradictions

En évoquant Gaza, Pedro Sánchez a employé le terme de « génocide » et appelé à mettre fin immédiatement aux violences.
Il a également demandé que la Cour pénale internationale puisse agir sans distinction ni passe-droit.

Cette position traduit une critique plus large : le droit international ne peut être crédible s’il s’applique différemment selon les alliances politiques ou la puissance des États concernés.

Son autorité repose précisément sur son universalité.

Lorsqu’un gouvernement est sanctionné pour avoir violé les règles internationales tandis qu’un autre échappe à toute conséquence en raison de son influence diplomatique, c’est la confiance dans l’ensemble du système qui s’effrite.

Gaza met ainsi l’ONU face à ses propres contradictions : l’organisation affirme défendre la dignité humaine, mais reste souvent incapable de faire respecter ses résolutions lorsqu’elles se heurtent aux intérêts d’une grande puissance ou de ses alliés.

Le veto, un privilège devenu obstacle

Le principal point de tension reste le droit de veto dont disposent les cinq membres permanents du Conseil de sécurité : États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni.

Institué au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour garantir la participation des grandes puissances au système de sécurité collective, ce mécanisme est devenu, avec le temps, un instrument de blocage. Un seul vote négatif peut empêcher l’adoption d’une résolution, y compris lorsqu’une crise provoque des pertes massives parmi les populations civiles.

Pedro Sánchez a donc appelé à supprimer ce privilège et à réformer le Conseil afin d’assurer une représentation plus équitable des régions du monde, défendant l’idée qu’aucun État, quelle que soit sa puissance, ne devrait pouvoir être « juge et partie  » dans une crise qui le concerne directement.

La question est particulièrement sensible pour l’Afrique.

Le continent, qui compte plus de cinquante États membres de l’ONU, ne dispose toujours d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité — une absence qui alimente le sentiment d’une marginalisation institutionnelle, alors que de nombreuses décisions prises à New York engagent directement l’avenir politique, économique et sécuritaire des pays africains.

Une direction plus représentative

Le chef du gouvernement espagnol a également jugé le moment venu de confier le poste de secrétaire général à une femme originaire d’Amérique latine, présentant cette perspective comme une dette historique après neuf secrétaires généraux, tous des hommes.

Cette proposition dépasse la symbolique : elle pose la question de la représentativité de l’ONU. Une organisation qui prétend incarner la communauté internationale ne peut durablement laisser penser que sa direction appartient à un cercle restreint d’hommes issus des mêmes espaces géopolitiques.

Le choix d’une femme latino-américaine corrigerait un déséquilibre historique, mais la question de la représentation ne devrait pas s’arrêter au sommet : elle doit aussi concerner la composition du Conseil de sécurité et la capacité des pays du Sud à peser réellement sur les décisions.

Réformer ou refonder ?

La réforme se heurte à une difficulté majeure : ceux qui bénéficient du système actuel sont précisément ceux qui détiennent le pouvoir de le modifier.

Les cinq membres permanents ont peu d’intérêt à renoncer à un privilège qui leur permet de protéger leurs alliés, défendre leurs intérêts stratégiques et bloquer les décisions contraires à leurs positions.

Dans ces conditions, l’abolition du veto paraît politiquement improbable à court terme — ce qui ne saurait justifier l’immobilisme. À défaut d’une suppression immédiate, une limitation de son usage dans les situations de génocide, de crimes contre l’humanité ou de graves violations du droit humanitaire pourrait constituer une première étape.

La France et l’Espagne ont déjà soutenu des initiatives en ce sens, montrant qu’un compromis reste envisageable, même si sa mise en œuvre dépendra toujours de la volonté des membres permanents.

L’Afrique ne peut plus attendre

Pour l’Afrique, la réforme de l’ONU ne se réduit pas à une revendication de prestige : elle touche à la souveraineté, à la sécurité et à la capacité du continent à défendre ses propres priorités. L’Afrique a besoin d’un siège permanent, mais aussi d’un système international qui cesse de traiter ses crises comme secondaires.

Conflits, coups d’État, déplacements de populations : ces dossiers sont trop souvent tranchés sans participation africaine suffisante. Une réforme crédible renforcerait la voix des organisations régionales, à commencer par l’Union africaine.

Une organisation à bout de souffle

L’ONU n’est pas inutile. Elle demeure l’un des rares espaces où les États peuvent encore se rencontrer et négocier ; ses agences jouent un rôle essentiel dans l’aide humanitaire, la santé, l’éducation et le développement. Mais son utilité ne doit pas servir de prétexte à l’inaction.

Une organisation incapable de faire respecter les principes qu’elle proclame finit par perdre son autorité morale. À force de compromis et de doubles standards, le multilatéralisme risque de devenir une façade diplomatique.

La question n’est donc pas de choisir entre réforme et disparition.

Elle consiste à savoir si les États accepteront de transformer une institution née en 1945 pour répondre aux réalités du XXIᵉ siècle. Le débat lancé par Pedro Sánchez a le mérite de remettre cette urgence au centre de l’actualité internationale.

Réformer l’ONU sera difficile ; la refonder, plus complexe encore.

Mais maintenir en l’état un système qui ne garantit plus l’égalité souveraine, la justice et la protection des populations revient à accepter son affaiblissement progressif.
L’ONU n’a peut-être pas besoin de disparaître — elle doit cesser de fonctionner comme si le monde était resté celui de 1945.

Analyse, sans fioritures : la proposition de Sánchez a une cohérence interne réelle, mais elle bute sur un problème structurel qu’elle ne résout pas — un P5 ne va pas voter sa propre dépossession.

Le levier le plus réaliste n’est donc pas l’abolition du veto, mais son encadrement ponctuel (atrocités de masse), déjà porté par la France ; c’est un gain modeste, pas une refonte.

Sur l’Afrique, l’argument est solide sur le fond (aucun siège permanent pour un continent de plus de cinquante membres) mais le texte ne dit rien du blocage concret : les candidatures rivales entre puissances africaines (Nigeria, Afrique du Sud, Égypte...) freinent autant que le refus du P5.

Enfin, la proposition d’une secrétaire générale latino-américaine reste un geste symbolique fort mais sans lien mécanique avec la réforme du Conseil — les deux dossiers ne doivent pas être confondus, au risque de diluer la revendication la plus structurante (le siège africain) dans une demande plus consensuelle mais moins contraignante.

Étienne MAKOUNGOU, Penseur Libre de Lowa

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