Recensement 2026 : « je ne conteste pas les chiffres, je demande qu’on nous explique leur construction »

4 septembre 20260
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Les résultats du Recensement Général de la Population et des Logements( RGPL) sont connus. Le Gabon compte 3 518 621 habitants. Le chiffre a été annoncé par le Gouvernement et homologué par la Cour constitutionnelle. Dans une interview, Honorable Justine-Judith Lekogo, dit "ne pas contester les chiffres, mais demande qu’on nous explique leur construction".

Journaliste : Madame la Députée, le Gouvernement a annoncé les résultats du Recensement général de la population et du logement. Le Gabon compterait désormais 3 518 621 habitants. Quelle est votre première réaction ?

Députée :

Ma première réaction est une réaction de responsabilité.

Le chiffre de 3 518 621 habitants a été annoncé par le Gouvernement et homologué par la Cour constitutionnelle. Il constitue donc aujourd’hui une donnée officielle sur laquelle nous devons pouvoir travailler.

Je tiens à être très claire sur ce point : je ne conteste pas les chiffres. Je demande qu’on nous explique leur construction.

Pourquoi ? Parce qu’entre le recensement de 2013, qui établissait la population à environ 1,8 million d’habitants, et le chiffre actuel, nous sommes face à une progression de près de 95 % en treize ans.

C’est une évolution considérable. Elle mérite donc d’être comprise, documentée et expliquée à nos populations.

Et je pense que c’est justement le rôle des responsables publics que de poser ces questions de manière sereine, sans polémique et sans préjuger des réponses.

Journaliste : Qu’est-ce qui vous interpelle précisément dans cette progression démographique ?

Députée :

Ce qui m’interpelle, c’est d’abord l’ampleur de l’évolution.

Une population peut naturellement augmenter. Nous avons des naissances, des décès, des migrations, des déplacements de populations. Il y a également la qualité du dénombrement : un recensement peut être plus complet qu’un précédent.

Donc je ne veux surtout pas dire que cette progression est impossible.

Mais lorsque nous constatons une augmentation aussi importante, nous devons pouvoir en comprendre les différentes composantes.

Quelle est la part de l’accroissement naturel ?
Combien avons-nous enregistré de naissances et de décès sur la période ?
Quelle est la part liée aux migrations ?

Quelle est la part qui pourrait s’expliquer par une meilleure couverture du territoire ou par une amélioration du recensement par rapport à 2013 ?

Ce sont des questions statistiques normales.

Je souhaite donc que le rapport nous permette de passer du chiffre global à l’explication détaillée du chiffre.

Journaliste : Vous parlez de méthodologie. Qu’attendez-vous concrètement du Gouvernement ?

Députée :

J’attends davantage de visibilité.
Je souhaiterais que le rapport détaillé du recensement soit rapidement rendu public, notamment sur le site du ministère en charge de la Planification, mais aussi largement accessible aux citoyens, aux parlementaires, aux chercheurs, aux économistes et à tous ceux qui travaillent sur les politiques publiques.

Nous devons pouvoir connaître les éléments essentiels de la méthodologie : la couverture du territoire, les secteurs de dénombrement, les éventuelles zones difficiles d’accès, les contrôles effectués, les corrections apportées et la manière dont les différentes catégories de population ont été prises en compte.

La Cour constitutionnelle elle-même a relevé certaines insuffisances, notamment des difficultés de couverture de certaines zones et des problèmes liés à l’accessibilité de certains territoires, avant que des corrections soient apportées par le Gouvernement.

Pour moi, ce n’est pas une raison pour rejeter le résultat.

Au contraire, c’est une raison supplémentaire pour demander que tous les éléments techniques soient rendus accessibles afin que nous puissions comprendre le travail effectué.

Journaliste : Un autre élément attire particulièrement l’attention : sur les 3 518 621 habitants, seulement 2 318 365 sont Gabonais, tandis que 1 200 256 sont des ressortissants étrangers. Que vous inspire cette donnée ?

Députée :

C’est effectivement l’un des enseignements majeurs de ce recensement.

Nous avons 2 318 365 Gabonais et 1 200 256 étrangers. Cela signifie que les étrangers représentent environ 34,1 % de la population résidente recensée.

Ce chiffre doit nous conduire à une réflexion sérieuse.
Je précise immédiatement : il ne s’agit pas de stigmatiser les étrangers vivant au Gabon. Le Gabon est une terre d’accueil et les populations étrangères participent à notre économie, à notre commerce, à certains secteurs professionnels et à la vie de notre pays.

Mais lorsqu’un recensement nous révèle qu’environ un résident sur trois est de nationalité étrangère, nous devons nous interroger sur notre politique migratoire.

Journaliste : Quelles sont les questions que vous souhaitez poser sur cette immigration ?

Députée :

Elles sont nombreuses et elles sont légitimes.
Qui sont ces 1,2 million de ressortissants étrangers ?
Quels sont leurs principaux pays d’origine ?
Depuis combien de temps vivent-ils au Gabon ?
Quelle est leur situation administrative ?
Quelle est la proportion de personnes en situation régulière et celle des personnes en situation irrégulière ?
Par quels mécanismes sont-elles entrées sur notre territoire ?
Et surtout : comment cette population a-t-elle évolué depuis le précédent recensement ?

Ce sont des données importantes pour construire une véritable politique migratoire.

D’ailleurs, lors de la présentation des résultats, il a été expliqué que les équipes avaient rencontré des difficultés avec certains ressortissants étrangers qui étaient réticents à se faire recenser, avant que le travail avec les ambassades et les associations de communautés ne permette d’améliorer leur prise en compte.

Cela montre bien que cette question mérite d’être documentée davantage.

Journaliste : Pensez-vous que les 34,1 % d’étrangers constituent un niveau trop élevé ?

Députée :

Je serais prudente sur cette question.
Je ne crois pas qu’il existe un pourcentage universel d’étrangers qu’un pays devrait considérer comme « normal  ». Les situations démographiques, économiques, historiques et géographiques sont différentes d’un pays à l’autre.
Je ne veux donc pas dire : « 34 % est forcément trop élevé. »

Je dis plutôt : « 34,1 % est un chiffre suffisamment important pour que nous nous interrogions sérieusement sur notre politique migratoire. »

La vraie question est de savoir si notre politique actuelle est adaptée à cette réalité.
Avons-nous suffisamment de visibilité sur les flux migratoires ?
Avons-nous un système efficace de contrôle et de suivi des entrées et des sorties ?
Notre politique de délivrance des titres de séjour est-elle adaptée ?
Avons-nous une politique claire d’intégration ?

Et surtout, comment faire en sorte que l’immigration soit compatible avec nos capacités économiques, nos infrastructures et nos services publics ?

Journaliste : Vous dites donc qu’il faut revoir la politique migratoire ?

Députée :

Je dirais plutôt qu’il faut l’évaluer, l’encadrer et éventuellement l’adapter aux nouvelles réalités révélées par le recensement. Un État doit savoir combien de personnes vivent sur son territoire, qui elles sont, où elles vivent et dans quelles conditions. C’est une question de bonne gouvernance.

Nous devons également regarder l’impact de cette population sur le logement, l’emploi, la santé, l’éducation, les transports, l’économie informelle et les infrastructures.

Parce qu’une population de plus de 3,5 millions d’habitants, quelle que soit sa composition, représente nécessairement des besoins supplémentaires. Le recensement doit donc nous permettre de mieux dimensionner nos politiques publiques.

Journaliste : Venons-en maintenant à une autre polémique. Certains commentaires font un lien entre l’augmentation de la population et la dette du Gabon. Ils estiment que plus de population pourrait permettre de réduire le niveau d’endettement. Qu’en pensez-vous ?

Députée :

Je pense qu’il faut absolument séparer les sujets. La démographie est une chose.
La dette publique et les finances publiques en sont une autre. Une augmentation de la population ne fait pas mécaniquement baisser la dette du Gabon. La dette correspond à des engagements financiers que l’État doit rembourser.

Ce qui est souvent analysé, c’est le ratio dette/PIB, c’est-à-dire le rapport entre le montant de la dette et la richesse produite par le pays.

Donc il faut distinguer trois éléments :

le nombre d’habitants ;
la richesse produite, c’est-à-dire le PIB ;
et le montant de la dette publique.

Ces éléments peuvent interagir dans l’économie, mais ils ne doivent pas être confondus.

Journaliste : Et quel est le rapport avec le rebasage du PIB ?

Députée :

Là aussi, il faut être très précis.
On entend parfois parler de « rebasage de la dette ». Ce n’est pas le bon terme.
On parle du rebasage des comptes nationaux et du PIB.

Le principe est d’actualiser la manière dont nous mesurons la richesse produite par notre économie, afin de mieux prendre en compte sa structure réelle. Si le nouveau calcul conduit à un PIB plus élevé, alors, à dette inchangée, le ratio dette/PIB peut diminuer.

Mais attention :

la dette n’a pas diminué pour autant. C’est le PIB utilisé comme dénominateur du ratio qui a changé. C’est une distinction fondamentale.

Journaliste : Pouvez-vous donner un exemple simple aux populations ?

Députée :

Oui. Imaginons que le pays ait 8 000 milliards de dette et un PIB de 10 000 milliards.
Le ratio dette/PIB est alors de 80 %. Si, après un rebasage, le PIB est réévalué à 13 000 milliards, alors que la dette reste toujours de 8 000 milliards, le ratio tombe à environ 61,5 % . Mais avons-nous remboursé les 8 000 milliards ?

Non.
La dette est toujours de 8 000 milliards.
C’est simplement la richesse nationale mesurée qui a été réévaluée.
Voilà pourquoi je pense qu’il faut être très pédagogique sur ces questions.

Journaliste : Donc l’augmentation de la population n’a pas de lien avec le ratio dette/PIB ?

Députée :

Pas de lien mécanique.
La démographie peut évidemment avoir des conséquences économiques.

Une population plus importante peut signifier davantage de travailleurs, davantage de consommateurs, davantage de production potentielle, mais aussi davantage de besoins et donc davantage de dépenses publiques. Elle peut donc influencer l’économie. Mais dire que « la population augmente donc la dette va diminuer », ce n’est pas correct.

La dette publique doit être analysée à travers les finances publiques, les recettes de l’État, les dépenses, la croissance économique, le coût du financement, le montant de la dette et la capacité réelle de remboursement.

Il faut donc vraiment arrêter de mettre toutes ces notions dans le même panier.

La démographie, c’est la démographie. Le PIB, c’est le PIB. La dette et les finances publiques, c’est encore autre chose.

Journaliste : Finalement, qu’est-ce que ce recensement doit changer dans la politique du pays ?

Députée :

Il doit changer notre manière de planifier.
Si le Gabon compte réellement plus de 3,5 millions de résidents, alors nous devons adapter nos politiques publiques à cette nouvelle réalité.

Combien devons-nous construire d’écoles ?
Combien de centres de santé ?
Combien de logements ?
Quels besoins en emplois ?
Quelle politique d’aménagement du territoire ?
Quelle politique migratoire ?
Quelle politique sociale ?
Quelle stratégie pour nos infrastructures ?

Le recensement n’est donc pas simplement une affaire de statistiques.
C’est un outil de décision publique.

Et c’est précisément pour cette raison que nous devons disposer d’une information fiable, détaillée et accessible.

L’Institut national de la statistique affiche désormais officiellement le chiffre de 3 518 621 habitants comme population du RGPL 2026.

Journaliste : Quel rôle les parlementaires doivent-ils jouer dans cette nouvelle étape ?

Députée :

Notre rôle est d’abord de comprendre, puis de contrôler et d’accompagner l’action publique. En tant que députés, nous devons pouvoir poser des questions au Gouvernement. Mais pour poser les bonnes questions, nous avons besoin des bonnes données.

Nous devons également expliquer ces données à nos populations.

Je considère donc que demander la publication du rapport détaillé n’est pas une remise en cause du Gouvernement.

Au contraire, c’est contribuer à la transparence et à la qualité du débat public.

Journaliste : Si vous deviez formuler trois demandes précises au Gouvernement, quelles seraient-elles ?

Députée :

Premièrement, publier rapidement le rapport détaillé du recensement, avec les éléments méthodologiques permettant de comprendre les résultats.

Deuxièmement, présenter une analyse détaillée de l’évolution de la population entre 2013 et 2026, afin que nous puissions comprendre les différentes composantes de cette progression : naissances, décès, migrations, couverture du territoire et éventuelles différences méthodologiques.

Troisièmement, ouvrir une réflexion nationale sur la politique migratoire, à partir du constat que 1 200 256 résidents étrangers ont été recensés, soit 34,1 % de la population résidente.

Je pense que nous devons savoir qui sont ces populations, d’où elles viennent, comment elles arrivent sur notre territoire et comment nous organisons leur séjour et leur intégration. Ce n’est pas une question contre les étrangers. C’est une question de politique publique, de planification et de souveraineté.

Journaliste : Et quel message souhaitez-vous finalement adresser aux Gabonais ?

Députée :

Je voudrais leur dire de ne pas tomber dans les deux excès.

Le premier serait de dire immédiatement : « Ce chiffre est faux », simplement parce qu’il nous paraît surprenant.
Le second serait de dire : « C’est officiel, donc il ne faut plus poser aucune question. »
Entre les deux, il y a une démarche qui me paraît beaucoup plus saine : comprendre.
Comprendre comment le chiffre a été obtenu.
Comprendre pourquoi notre population a autant augmenté.
Comprendre la structure de cette population.
Comprendre pourquoi nous avons aujourd’hui 1,2 million de résidents étrangers.
Comprendre ce que cela implique pour notre politique migratoire.
Et comprendre également que démographie, PIB et dette publique sont des sujets différents qui doivent être analysés avec leurs propres indicateurs.

Le Gabon a besoin de données solides pour construire des politiques solides.
Je ne conteste pas les chiffres. Je demande qu’on nous explique leur construction.
Parce qu’une donnée publique doit pouvoir être comprise par le public.

Et surtout, parce que mieux connaître notre population, c’est mieux connaître nos besoins ; mieux connaître nos besoins, c’est mieux planifier ; et mieux planifier, c’est mieux préparer l’avenir du Gabon.

Propos recueillis par MT/JL

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