Église Évangélique du Gabon : Quand l’institution se retrouve sans tête
La suspension par les autorités des activités de la nouvelle direction nationale issue du dernier synode de l’Église Évangélique du Gabon (EEG) plonge la première institution religieuse du pays dans une crise institutionnelle inédite. Une situation qui suscite incompréhension et interrogations légitimes chez les fidèles.
Certains estiment, avec une foi sincère, que cela ne peut en rien bloquer les activités dans les paroisses. D’autres, plus pragmatiques, rétorquent qu’une institution sans tête est vouée à l’errance. Les deux lectures sont superficielles.
Car nul n’ignore l’essence spirituelle de l’Église, Corps du Christ. Mais il se trouve qu’aujourd’hui, l’Église Évangélique du Gabon fonctionne comme une institution. Et en tant qu’institution, elle est soumise à des normes aussi bien administratives que juridiques. C’est de cela qu’il est question. Rien à voir avec la foi des uns et des autres.
L’EEG n’est pas une église-maison : c’est une institution*
Il faut distinguer deux réalités. Nous sommes libres de fonctionner en électron libre, comme le font plusieurs de nos frères et sœurs qui créent leurs propres Églises dans leurs maisons, garages ou parcelles. Elles ne dépendent de personne, n’ont de comptes à rendre qu’à leur fondateur.
L’EEG, elle, n’est pas cela. C’est une confession reconnue par l’État, avec des statuts, un règlement intérieur, une personnalité juridique, un patrimoine, des écoles, des dispensaires et une représentation internationale. Son fonctionnement est régi par le synode, son organe suprême.
Suspendre sa direction nationale, c’est donc suspendre son cerveau administratif.
Le vide juridique et administratif : qui fait quoi ?
Autrement dit, dans le cas actuel, chaque paroisse va devoir fonctionner de manière autonome, sans dépendre d’une tutelle quelconque, aussi longtemps que cette situation perdurera. Une autonomie de fait, non voulue.
Et c’est là que se fondent les vraies interrogations. Car une Église institutionnelle ne vit pas seulement du culte du dimanche.
Posons les questions de fond :
Qui élabore et fixe le calendrier ecclésiastique national ?
Qui placera les ouvriers, pasteurs et évangélistes, à la prochaine rentrée pastorale ?
Qui coordonnera les activités de la jeunesse, des femmes, des écoles du dimanche ?
Qui signera les actes administratifs, qui représentera légalement l’Église devant l’État et les partenaires ?
Qui gèrera les conflits entre paroisses et le patrimoine commun ?
On peut poser autant de questions qu’on veut. La réponse sera une seule : Personne.
Le plus grand danger n’est pas l’arrêt des cultes. Les paroisses continueront de prier, de chanter et de prêcher. Le vrai danger est la balkanisation silencieuse de l’Église.
Chaque paroisse forte deviendra une petite église indépendante avec son propre fonctionnement, ses propres règles, ses propres finances. Les plus faibles, sans soutien de la centrale, s’éteindront. C’est la porte ouverte à l’anarchie et aux règlements de comptes locaux. On perd l’unité qui a fait la force de l’EEG depuis plus d’un siècle.
En définitive, la question n’est pas spirituelle, elle est institutionnelle. L’intervention de l’autorité administrative, même si elle vise à apaiser, crée un vide qu’aucune paroisse ne peut combler seule.
Il est urgent que l’État, garant de la liberté de culte et de l’ordre public, et les acteurs de l’Église trouvent une voie de sortie juridique rapide : soit la levée de la suspension, soit l’organisation d’une médiation pour un nouveau synode consensuel.
Car une Église sans tête peut survivre quelques semaines par l’inertie de ses membres, mais elle ne peut pas se projeter. Et c’est bien de l’avenir de la première Église du Gabon qu’il s’agit.
JBA






